"L’Europe ne doit pas être un problème, mais une solution"
INTERVIEW AVEC BERNARD CAZENEUVE
© LEMOUTON-POOL/SIPA
Les sondages traduisent une montée du pessimisme en France sur l’Europe. En Allemagne aussi, l’opinion publique a du mal à accepter tous les sacrifices qu'on lui demande pour sortir l’euro de la crise. Comment réagir ?
La crise à laquelle l'Europe est confrontée est profonde, elle fragilise les pays, elle expose les peuples, elle crée des inquiétudes. Par conséquent, la réconciliation de l'Europe avec les peuples, des peuples avec l'Europe dépendra en grande partie de sa capacité à apporter une réponse précise aux difficultés auxquelles ils sont confrontés. Sommes-nous capables dans l'urgence, sans retard d’apporter des réponses aux défis que la crise nous envoie chaque jour, qu’il s'agisse du désordre des banques, de l’instabilité des marchés, des attaques spéculatives contre les économies des États, qu'il s’agisse de l’augmentation des taux d’intérêt, du chômage qui augmente, de l’incapacité parfois des États à prendre les mesures de rétablissement de leurs comptes que la situation de leur endettement justifierait pourtant, sommes-nous capables d’apporter les réponses aux souffrances que la crise impose aux peuples ? Si nous en sommes capables, alors nous réconcilierons les peuples avec l'Europe. Si nous n’y parvenons pas, alors nous aurons une crise plus profonde encore qui minera le projet européen et peut-être aussi la démocratie. Il y a un enjeu considérable à réussir la réorientation de la politique de l'Union Européenne.
Comment négociez-vous ces réponses ?
Nous devons d’abord renforcer notre coopération avec nos partenaires, au premier rang desquels se trouve l’Allemagne. Mais le renforcement de l’axe franco-allemand passe par un rééquilibrage de la relation entre la France et l'Allemagne et son ouverture à d’autres acteurs européens, je pense notamment à l’Espagne et à l’Italie. Deuxièmement nous devons impérativement, dans le cadre des traités existants, prendre toutes les mesures qui permettront, un, d’avoir de la croissance, deux, de remettre en ordre les banques, trois, de renforcer la solidarité financière et monétaire entre les pays de l'Union. Ce sont trois des acquis importants du Conseil européen de juin, qui a mobilisé 120 milliards d'euros pour la croissance. Ce sont des premières mesures qui en appellent d’autres dans le cadre de la négociation des perspectives budgétaires pour l’Union Européenne pour la période 2014-2020, où nous devons essayer de pousser les grands investissements de demain. Nous devons renforcer la solidarité monétaire, la solidarité financière entre les pays de l’Union. La possibilité pour le mécanisme européen de stabilité d’intervenir dans la recapitalisation directe des banques et les modalités d’intervention de la Banque Centrale Européenne sur le marché pour assurer la stabilité et sauver la monnaie montrent la détermination de l’Europe de lutter contre la spéculation. Tout cela, ce sont des décisions qui ont été prises en juin, qui doivent être mises en œuvre en totalité avant la fin de l`année. Respecter ce calendrier, mettre en œuvre les décisions prises dans le cadre des traités existants et essayer d’aller plus loin encore dans la solidarité, dans la convergence politique, budgétaire et monétaire, c’est une manière de dire que l'Europe a décidé de s’en sortir face à la spéculation.
Vous disiez en juin dans le Monde que la discussion sur l'intégration politique, voulue par les Allemands, n’est pas à ce stade le cœur du problème ?
Le Président de la République s'est exprimé sur ce sujet en indiquant que la France souhaitait faire prévaloir l’intégration solidaire. Nous ne sommes pas du tout défavorables à un processus d’intégration politique supplémentaire, nous ne sommes même pas du tout défavorables au fait d’engager par-delà les traités existants une réflexion sur l’avenir de l’Union économique et monétaire qui pourrait justifier des évolutions institutionnelles. Nous demandons simplement à ce que ces processus évolutifs soient adossés à un renforcement de la solidarité de manière à ce que nous puissions garantir que ce que nous ferons en terme d’intégration politique correspondra à un objectif perceptible pour les peuples qui comprendront que ce que nous voulons faire sur le plan institutionnel a une transcription concrète dans leur vie quotidienne. C’est la manière pour nous de rendre possible l’évolution de l’Union Européenne, sans que cette évolution s’oppose aux aspirations des peuples. Il faut aujourd’hui faire en sorte que l’Europe, le rêve européen soient perceptibles par les peuples, qu’ils aient de nouveau une envie de l'Europe. L’Europe ne doit pas être un problème, mais une solution.
La perception de la solidarité n’est pas la même à droite et à gauche. Est-ce possible pour les socialistes français de s’entendre avec Mme Merkel ?
Les Allemands ont par-delà les sensibilités de leurs gouvernements toujours témoigné leur attachement indéfectible à l'Europe. Nous avons toujours trouvé des compromis avec eux, pour trois raisons : La première raison est la conscience respective en France et en Allemagne de notre rôle historique dans la construction européenne. La deuxième est que les deux pays ont conscience de leur capacité d’entraînement dès lors qu’ils se mettent d’accord. La troisième c’est que la crise nous oblige à construire entre nous des compromis plus forts que ce qui était le cas dans le passé. Ce qui nous oblige à nous parler franchement, à nous dire aussi sur quels points nous ne sommes pas d'accord. Les compromis les plus solides sont des compromis qui reposent sur un certain équilibre dans la relation.
Comment concilier alors la demande allemande d’intégration politique et française de solidarité ?
On ne peut pas faire de l’intégration le préalable de la solidarité. Et on ne peut pas faire de la solidarité la condition de l’intégration. Si nous arrivons à éviter la spéculation contre un certain nombre de pays c’est parce que nous avons décidé de faire intervenir des mécanismes de solidarité en faveur des économies qui sont l’objet d’attaques, pour sauver la monnaie unique, qui est irréversible, pour les Français et pour les Allemands. Si nous devions faire de la réforme institutionnelle le préalable de cette solidarité, nous nous enfoncerions dans la crise et nous rendrions la réforme institutionnelle impossible, parce qu’il y aurait trop de dégâts, trop de souffrances. En même temps si on décide d’être solidaire dans la difficulté, cela veut dire aussi qu’on doit être solidaire dans la conduite des opérations, dans la conduite des politiques. Il faut être capable d’intégrer d’avantage d’institutionnel dans la politique. Mais il ne doit pas y avoir de préalable. La solidarité ne peut pas être le préalable à l'intégration et l’intégration n'a pas vocation à être le préalable à la solidarité. L’intégration et la solidarité doivent marcher d’un même pas, sur le même chemin qui est celui du redressement, du dépassement de la crise, de la consolidation de l'Union Européenne. C’est la raison pour laquelle je crois comme le Président de la République à l’intégration solidaire.
Est-ce qu’il n’y a pas un paradoxe au fait que vous pensiez qu’il faille rester dans le cadre des traités existants que vous-même avec Laurent Fabius aviez dénoncés en 2005 comme n’étant pas suffisant et pas à la hauteur en appelant avec succès à voter Non au référendum sur le traité constitutionnel européen devenu ensuite le traité de Lisbonne?
Ces traités existent. Le fait de s’être opposé à un texte aujourd’hui en application ne signifie pas, lorsqu’on est démocrate et républicain, qu’on ne le reconnaît pas alors qu’il a été tranché par la souveraineté nationale. Nous ne disons pas qu'il ne faut pas d’évolution des institutions. Nous disons simplement qu’avant de faire un nouveau traité il faut aller au bout de toutes les opportunités que présente le traité existant. Personne en France au gouvernement n’est opposé à une évolution institutionnelle, à un processus d’intégration politique supplémentaire. Nous disons simplement qu’il faut du pragmatisme, de la méthode et qu’il faut faire ce qu’il est possible de faire dans les traités existants avant d’envisager une nouvelle évolution institutionnelle, parce que toute l’énergie qu’on y dépenserait, on ne la dépenserait pas à faire ce qui doit être fait en urgence dans le cadre actuel. Nous ne nous opposerons pas à une évolution institutionnelle, nous la souhaitons si cela s’accompagne de davantage de solidarité, mais il faut préalablement que nous soyons assurés d’avoir utilisé tous les outils qui sont à notre disposition dans le cadre des traités existants, parce qu’il y a des urgences. Il faut prendre des décisions rapidement et le temps d’une Convention et de l’adoption d’un nouveau traité n’est pas le temps court de la gestion de la crise. Notre démarche est dicté par le souhait d`être le plus pragmatique possible.
Vous avez participé hier à Varsovie au groupe informel de réflexion sur l`avenir de l`Union Européenne lancé par le ministre allemand des affaires étrangères?
C’est une contribution très utile aux réflexions qui vont être conduites au cours des prochains mois par le président du Conseil Herman Van Rompuy. Il s’agit de réfléchir ensemble à la manière de faire progresser l'Europe, renforcer son unité. Ce qui m’a frappé c’est que par-delà de ce qui peut nous séparer, on a quand même l’impression d’appartenir à une même identité, de travailler au même projet. C’est le respect qui existe entre les participants, le niveau des questions, la conscience de l’importance de la crise. C’est le fait que nous sommes sortis de ce dîner plus confortés dans l’unité que dans la divergence.
Sur quels sujets concrets portent les débats ?
On a parlé de ce qu’on doit faire en termes de gouvernance, de solidarité, de politique extérieure et de sécurité commune – ce sont des sujets stratégiques. Il y a aujourd’hui une démarche engagée par l’Union Européenne pour conforter l’Union économique et monétaire. C’est la feuille de route d’Herman Van Rompuy à laquelle nous contribuons tous, soit collectivement, soit individuellement. Nous souhaitons que l’Europe sorte par le haut de la crise. Il y a bien entendu de l’inquiétude, mais aussi beaucoup d’optimisme, parce que malgré cette crise qui aurait pu nous ébranler, l'Europe tient, l'Euro tient, la spéculation est battue en brèche. Dans un dialogue constant entre nous il y a une réalité qui reste : c’est la foi que nous avons en l’Europe.
Le terme de solidarité n’est pas perçu de la même manière selon qu’on est libéral ou conservateur allemand, ou socialiste français. Les sociaux-démocrates allemands ont une autre approche que Mme Merkel. Comment gérer ces différences dans la négociation ?
Il y a des options divergentes entre les formations politiques au sein de l'Union Européenne. Les élections européennes de 2014 doivent être l’occasion de maîtriser ces divergences entre les formations de gauche pour porter un projet européen de gauche qui permette d’aller au bout des perspectives qu’a apportées François Hollande à l’Union Européenne depuis son élection. C’est un enjeu considérable pour la gauche en Europe de parvenir à faire en sorte que l'intégration solidaire ait un contenu en termes de discipline budgétaire et de mutualisation des dettes. L’intégration politique supplémentaire doit être au service d’un projet européen concret, pour la solidarité, le développement durable, les grands investissements d’avenir, les problèmes du climat. Ce sont ces grands projets qui identifient l’Europe dans la globalisation comme un continent de civilisation qui place l'homme au cœur du projet politique. C’est un enjeu considérable pour 2014, et les débats doivent avoir lieu partout, à gauche comme à droite.
Cela pose le problème de la démocratie au sein du processus européen. On est encore dans le vieux processus de négociations intergouvernementales où les partis ne jouent qu’un rôle secondaire !
Je suis très favorable à que les sociaux-démocrates européens fassent une campagne européenne ensemble avec un leader européen qui serait leur candidat à la présidence de la Commission européenne. Cela aurait un impact considérable sur la social-démocratie européenne, on n’a pas besoin d’une réforme institutionnelle pour le faire. Avec la crise les sociaux-démocrates se sont rapprochés, ont convergé, se sont mis à travailler ensemble beaucoup plus. Depuis 20 ans je n`ai jamais vu autant de convergences entre leurs partis. Et je pense que cela sera encore plus fort au moment des élections.
Qu'est-ce que peut apporter, dans ce moment important, la célébration des 50 ans du Traité de l'Élysée, fondateur de la relation franco-allemande?
Ce sera pour nous une occasion de valider tout ce que nous avons fait ensemble depuis 50 ans, de l’évaluer et de nous projeter dans l’avenir. Cette célébration ne doit pas être une cérémonie qui clôt notre coopération, mais un temps fort dans une coopération qui en raison de sa réussite a vocation de nous réunir pour les 50 prochaines années autour de nouveaux projets qui n’étaient pas dans l’agenda du Traité il y a 50 ans.
Vous avez évoqué la volonté de sortir d’une relation trop exclusive ?
Le Traité a sa cohérence, sa force, son équilibre. Mais nous ne serons pas moins proches, la France et l'Allemagne, si dans la relation qui nous lie les uns aux autres, nous acceptons que d'autres viennent avec nous pour la construction de l’Europe – ce qui s`est passé à Rome le 14 juin, lorsqu'on a ouvert à l’Espagne et à l’Italie la possibilité de concourir avec nous à la recherche de solutions. Cela n'a pas déséquilibré la relation franco-allemande, cela l'a plutôt renforcée. Quand on s'ouvre aux autres on devient plus fort. Nous voulons renforcer cette relation pour qu’elle joue un rôle de moteur.
BIO EXPRESS. Bernard Cazeneuve, né en 1963 à Senlis (Oise), est ministre délégué auprès du ministre des Affaires étrangères, chargé des Affaires européennes, depuis mai 2012. Il occupe également la fonction de secrétaire général pour la coopération franco-allemande. M. Cazeneuve est diplômé de l’Institut d’études politiques de Bordeaux et juriste de formation.
