Les écoles européennes : 20 ans de succès
©Delahoulière
Les crêpes bretonnes côtoient les boulettes de mil sénégalaises sur le buffet, au loin les tamtams africains accompagnent une chanson française, un brouhaha de langues s’élève au-dessus des têtes. Nous sommes dans la cour de l’école européenne Judith-Kerr qui fête son 20e anniversaire. Des élèves aux identités multiculturelles, un enseignement dans deux langues européennes, des professeurs bilingues, c’est ce qui caractérise les « Europaschulen » en Allemagne. L’idée, née à Berlin, a aujourd’hui été adoptée dans presque tous les Länder.
Or les débuts s’annonçaient difficiles. En 1987, le sénat de Berlin jugea inutile l’idée proposée par le comité « Arbeitsgemeinschaft Internationale Schule für Europa ». C’est seulement quand Berlin devint la capitale de l’Allemagne réunifiée qu’il se repencha sur la question. Et à ce moment-là les idées du comité furent très rapidement mises en œuvre. En novembre 1991 le Sénat donna son feu vert au projet et à la rentrée 1992 six écoles européennes furent ouvertes, dont l’école Judith-Kerr. À l’origine la seconde langue était une des langues des anciens Alliés. Aujourd’hui, les possibilités de combinaisons avec l’allemand sont plus nombreuses. On lui associe par exemple l’espagnol, le portugais, le polonais ou le turc. Ainsi le nombre d’écoles européennes s’est considérablement accru pour atteindre une trentaine à Berlin et 650 pour toute l’Allemagne.
A l’école Judith-Kerr on enseigne en allemand et français aux élèves du CP à la 6e, passés par un test de sélection linguistique. La moitié des élèves d’une classe parle l’allemand comme langue maternelle, l’autre moitié le français. Les enfants grandissent dans les deux langues, ils les parlent au quotidien comme en cours. Le statut d’école publique permet de surcroit un large brassage social. Le concept n’est ainsi pas limité aux classes les plus aisées comme c’est souvent le cas pour les écoles internationales. “L’idée est simple, c’est la rencontre de deux langues. Les enfants apprennent à connaître l’autre. Et ceci non seulement en cours mais aussi en jouant”, explique Christelle Heycke, directrice-adjointe de l’école Judith-Kerr.
Cependant les 400 élèves de l’établissement ne sont pas tous allemands ou français. Environ 35 nationalités sont présentes. “Ma maman est colombienne, mon père belge”, raconte un élève. “Mon père vient de Turquie”, enchaîne un autre. La Suisse, l’Algérie, le Maroc, le Congo sont également représentés. “Ici, la plupart des élèves parlent deux langues, mais il y a aussi beaucoup d’enfants qui parlent une troisième langue“, raconte une institutrice, Martine Jouffray. C’est ce mélange de langues et de cultures qui fait des écoles européennes un modèle unique. “Le projet multiculturel fait partie de notre projet d’école. Les enfants deviennent beaucoup plus tolérants quand ils fréquentent ce genre d’école. Pour moi aussi, c’est un enrichissement”, poursuit Mme Jouffray. La plupart des élèves poursuivent leur scolarité dans une classe bilingue de lycées publics, pour les élèves franco-allemands jusqu’à l’Abibac.
Des coopérations entre les écoles européennes sont également nombreuses. Ainsi les établissements berlinois concourent au « Grand prix de la petite chanson » et s’affrontent sur les terrains de sports. “Nous organisons chaque année un projet qui s’intitule « Über den Tellerrand schauen » (Voir plus loin que le bout de son nez). Là nous allons dans une autre école européenne de Berlin et faisons attention à ce que ce ne soit pas une école franco-allemande comme la notre”, souligne Mme Heycke.
Le modèle des écoles européennes séduit de plus en plus de parents. A Berlin, on est passé de 160 enfants à la rentrée 1992 à environ 6 000 en 2012 (soit près de 2% des élèves de la capitale). Et l’école Judith-Kerr a même dû, pour cette rentrée, refuser des candidats.
