Pleins feux sur le transgenre

APOLLINAIRE MIT NEUEN AUGEN

Interview avec Antoine Hummel, dramaturge de "Exposure", une pièce expérimentale tirée d'un texte d'Apollinaire. un cocktail détonant de comique burlesque, de surréalisme français, d’expressionisme allemand aux allures de cabaret angoissant, et d’écriture minimaliste qui donne la parole au cinéma muet.

Antoine Hummel est le dramaturge de la pièce de théâtre « Exposure », jouée en octobre au Delphi, un ancien cinéma muet emblématique du Berlin des années folles et fermé au public depuis 1959. Résident dans la capitale allemande depuis deux ans, ce Français, grand inconditionnel de la prose absurde et de la sémantique de dérision, décrypte cet exercice linguistique tiré des « Mamelles de Trisérias » de Guillaume Apollinaire, où le texte est amputé, dans une certaine mesure, au profit du  visuel. « Exposure » qui se frotte largement à la thématique de l’identité de genre, se veut un cocktail détonant de comique burlesque, de surréalisme français, d’expressionisme allemand aux allures de cabaret angoissant, et d’écriture minimaliste qui donne la parole au cinéma muet.

 

Dans « Exposure », quelle est la part d’adaptation et de fidélité au texte d’Apollinaire « Les mamelles de Tirésias » ?

Elle est quasiment minime et l’adaptation reste très libre. La pièce s’inscrit dans l’esprit d’un spectacle total, presque à l’américaine ou à l’anglo-saxonne, où le texte n’est pas sacralisé mais fait partie d’un ensemble au même titre que la lumière, la caméra et les costumes. Cette manière de procéder est très singulière pour un Français qui est dans une perspective d’auteur et qui croit ferme aux textes qui se suffisent à eux-mêmes.

 

Est-ce du donc un genre particulier de cabaret ? L’esthétisme visuel de la pièce est-il plus omniprésent?

La pièce est une abstraction symbolique et une fable surréaliste. Pierre-Albert Birot, créateur de la première adaptation théâtrale de la pièce,  a toujours caressé le rêve d’un théâtre total, qu’il a baptisé théâtre « nunique » qui vient du grec ou de l’allemand « nun » (maintenant) et qu’il qualifie de « théâtre de l’ici et du maintenant » - un concept qui n’a jamais été réalisé. Birot préconisait de greffer au théâtre des éléments extérieurs, en l’occurrence des éléments de projection vidéo. A l’époque, la fascination pour le cinéma primait. Apollinaire lui-même disait que la forme dramatique la plus aboutie du théâtre est le cinéma. En combinant opéra, mime, cirque, acrobaties et projection cinématographique, la pièce reconstitue en quelque sorte la théorie du théâtre de Birot. Dans « Les Mamelles de Tirésias » se reflètent, thématiquement, la question du genre et formellement, les monstres de normalité ou les humains très monstrueux de l’expressionisme allemand.

 

Comment créez-vous un lien entre ces deux courants des années 20s ?

Historiquement je ne suis pas sûr qu’il y ait un lien entre l’expressionisme allemand et le surréalisme français. Esthétiquement, nous rendons hommage à certains éléments du surréalisme, à l’esthétique angoissante de l’expressionisme et à la fascination que Berlin exerce en tant que creuset cosmopolite, surtout au vu des trois langues les plus parlées ici : le français, l’allemand et l’anglais, en excluant le turc. Il ne faut pas chercher plus de cohérence, même si toutes ces influences sont perceptibles.

 

La pièce est axée sur le thème de l’identité de genre traitée par Apollinaire. Comment percevez-vous l’intemporalité de ce thème ?

La question du genre est fascinante à traiter parce que la possibilité magiquement accordée aux personnages de changer de sexe, à l’époque où s’est jouée la pièce, est aujourd’hui une possibilité réelle. Après une scène de ménage, la femme fait s’envoler sa poitrine et l’homme, en parallèle, devient femme et s’accapare la fonction créatrice. A partir de là commence le point de rupture avec le réalisme. Toute adaptation qui ignorerait cet aspect central serait une petite pantomime. Evidemment, nous n’apportons aucune réponse, comme dans toute forme théâtrale, même si nous mettons en avant la position du changement de sexe par rapport à la question du genre.

 

Quelles sont vos impressions sur le « Delphi », ce lieu historique qui accueillera « Exposure »?

Je ne connais pas grand-chose sur l’histoire du lieu mais je suis fasciné par cet endroit et la magie qu’il dégage. Je ne sais pas pourquoi il est très peu connu, mais il est immense et l’ambiance particulière qui y règne évoque le Berlin des années folles. C’est aussi le lieu idéal pour monter la pièce. Contrairement aux lieux parisiens, il est très peu rénové et conserve à la fois le charme d’une ruine intouchée et le faste d’un lieu de cabaret. Il représente à la fois les lieux abandonnés typiques de Berlin et le bâtiment rénové flambant neuf à la parisienne. J’ai tendance à dire que Paris est un musée alors que Berlin est un bac à sable (rires). D’où la fascination mutuelle.

 

« Exposure » du 12 au 14 octobre, et du 19 au 21 octobre au Das Ehelmalige Stummfilmkino Delphi, Berlin.
 
Paola Frangieh participe à un programme de l'Institut Goethe dédié aux journalistes culture du monde arabe. Après quatre semaines de formation intensive à Berlin les participants sont accueillis dans des rédactions dans toute l'Allemagne. Pour en savoir plus sur ce programme http://www.goethe.de/ges/prj/ken/qua/kum/nan/de9414838.htm.
Paola Frangieh ist Teilnehmerin eines Fortbildungsprogramms, das das Goethe-Institut für Kulturjournalisten aus der arabischen Welt anbietet. Nach vier Wochen intensivem theoretischen Training in Berlin hospitieren die Teilnehmer in Kulturredaktionen in ganz Deutschland. Mehr über das Programm inkl. Blog unter http://www.goethe.de/ges/prj/ken/qua/kum/nan/de9414838.htm.

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